Le procès du drame de la catastrophe de Furiani à Bastia

"Que ce procès se tienne en Corse était une nécessité pour les Corses et aussi pour la justice", a déclaré d'entrée le président du tribunal de grande instance. "Les autorités judiciaires sont persuadés que les victimes et les Corses sauront maîtriser la douloureuse émotion qui les étreindra au rappels des faits du 5 mai 1992".


La tribune provisoire s'est effondrée le 5 mai 1992  

B. Rossi, le directeur de de la société de contrôle ne souhaite pas se tenir dans le box des accusés, sous l'insistance du procureur, il est contraint, de rejoindre les 11 autres personnes mises en accusations.

Les consorts Giannoni dont l'un des membres est décédé la nuit précédent l'ouverture du procès ont demandé la citation directe du préfet.
Dans un premier temps, la responsabilité de ce dernier n'avait pas été retenu par la chambre d'accusation.

Après un long débat juridique, le tribunal a demandé au préfet de rejoindre les prévenus derrière la vitre blindée.

Ils seront donc 13 à répondre de la mort de 18 personnes et de plus de 2300 blessés.

Les Prévenus :

Techniciens :
- JM. Boimont, directeur technique de la société Sud Tribune
- B. Rossi, directeur Départemental de la société de contrôle technique

Responsables du footall :
- M. Gaguion, directeur général de la fédération française de football
- L. Pilard, président de la commission d'organisation de la coupe de France
- Y. Bartolini, bénévole de la ligue
- E Galéazzi, Secrétaire général de la ligue Corse.
- A. Paolacci, Directeur administratif de la ligue Corse
- M. Lorenzi, vice-président du SC Bastia responsable administratif

Responsables administratif :
- R. Le Deum, directeur de cabinet du préfet de Haute Corse
- D. Cauville, directeur départemental de l'équipement
- M. Andréi, lieutenant des sapeurs pompiers
- C. Fili, lieutenant des sapeurs pompiers.
- H. Hurand, préfet de Haute Corse

Les prévenus sont entrés dans le box aux vitrages blindés portéges des projectiles, mais pas des regards hostiles!

Elle, se faufile en fauteuil roulant dans l'allée centrale de la salle du tribunal. Elle s'arrête devant eux, pose son regard insistant sur chaque inculpé. Fière, belle. A cet instant précis, la gorge nouée, toute la Corse est avec elle, avec Karine G. Puis, elle rejoint, sans mot dire, le petit public qui a été admis dans la salle du procès.

Paul C., un Corse de Nice, en a fait de même sur son fauteuil roulant. Sans provocation, sans haine. "Je voulais voir à quoi ils ressemblaient" chuchote t-il a Karine, dont la soeur a été tuée à Furiani. Je voulais voir s'ils avaient le courage de me regarder en face. Mais ils ont vite baissé les yeux.

Durant 1h30, le Procureur fait une énumération alanguie des morts et des blessés. Une interminable liste de noms racontant des familles brisées. Et de terribles douleurs physique et morales.

Au premier rang, Paul C passe une main dans les cheveux de Karine G.

Le bâtonnier Charles Santonini lit le message de Karine, qui ne s'en sent pas la force :

J'aimerais qu'on ait une pensée pour Santha, ma petite soeur, qui aurait eu 18 ans aujourd'hui même. Voici sa photo. Vous avez devant vous les assassins de Santha. Ils l'ont tuée le 5 mai 1992.

Karine G.. 22 ans, revit la mort de sa jeune soeur et son propre enfer, une dizaine d'opérations, son salon de coiffure, son ami qui l'a abandonnée, ses amis qui ne viennent plus, cette Corse montagneuse inaccessible aux fauteuils roulants. Karine G avance son fauteuil roulant et
raconte
:

"Ma soeur Santha et moi, on avait des billets pour la tribune Est. Mais, c'était complet. On nous a envoyé en haut de la tribune Nord. Quand la tribune est tombée, j'étais à coté de ma soeur. Je croyais qu'elle étais dans le coma, je ne savais qu'elle était morte".

Un silence, un irrésistible sanglot, et brusquement, elle crie :

"Je ne voulais pas y croire !"

Elle se tourne vers le box et soupire :

"Et ils disent qu'ils n'ont rien fait".

A nouveau le silence, puis, comme se parlant à elle-même, la jeune femme poursuit :

"Une dizaine d'opérations, je suis paralysée jusqu'à la poitrine. Je ne sais de quoi ma vie sera faite". Elle s'interrompt et rêve un instant : " Être comme avant... faire du sport..." Avec la mort de ma soeur, notre vie s'est arrêtée le 5 mai. Que ces gens aient au moins la dignité de reconnaître leur responsabilité!"

En se tournant vers les juges, le père de Karine a des mots durs envers les prévenus :

"J'espère, que vous ferez le maximum en les condamnant, ne serait ce que, pour nous libérer de notre angoisse perpétuelle."

Alain P. rejoint calmement sa place. Il vient d'expliquer au tribunal :

"Ma compagne, Alexandra, la dix huitième victime de Furiani, est morte il y a un mois. Il n'y a pas un instant ou je ne revis notre chute de la tribune, nos séjours dans les hopitaux, tous ces mois passés près d'elle à Nice, moi, portant un corset, elle, tétraplégique avec de gros problèmes pulmonaire. Être privé de sa liberté à 21 ans, qui peut imaginer ? Petit à petit, nous avions tenté de réapprendre les gestes de la vie quotidienne, mais quand on se retrouvait seuls, c'était parfois très dur. C'était le 5 mai 1992 tous les jours pour nous ! Notre souffrance, nul ne pourra la partager !"

Yvon O, témoigne allongé :

" Ça méritait les assises !"

Josée :

" C'est très difficile de parler de vie, mon mari et mon fils ne sont plus les mêmes. Ce sont des choses qu'on ne peut pas dire devant tout le monde "

Ange :

" 500 F les places en bas, c'était le prix à payer pour ne pas mourir ! La cause de la catastrophe, c'est l'argent sale."

Pudeur, Douleur, Violence ... La salle, tétanisée, a ainsi reçu une douzaine de témoignages bruts. Et par deux fois, le président, sous le poids de l'émotion, a dû suspendre l'audience.

On a tout revécu : la joie de la fête, l'insouciance de la jeunesse, la vie qui bascule, les heures enchevêtrées dans l'amas de ferraille, l'angoisse des recherches dans les hôpitaux, le vide, la souffrance.. .

Un père pleure un joyeux fils de 18 ans et les week end au cimetière.

Il n'y avait pas de curieux à l'entrée du palais. Pas de bousculade non plus parmi le public. Les salles prévues n'étaient pas pleines. Comme si la Corse avait décidé de détourner pudiquement la tête.

"Laissez-moi tranquille dans ma peine et dans ma douleur" a résumé, une femme dans le coin des familles des disparus.

Témoignage des experts : "Le désastre était inéluctable"
Le constructeur de la tribune : "Responsable mais pas seul"

Et la 1ere semaine s'achève.

Le directeur de la société de contrôle :

"La tribune ne nous concernait pas"

Deux pompiers en colère :

"Aujourd'hui, encore, le stade de furiani devrait être fermé" Si on avait tenu compte de notre avis, le match du 5 mai 1992 n'aurait pas eu lieu.

André :

"Tout le monde savaient depuis longtemps que les lieux se trouvaient dans un état lamentable digne du tiers-monde"

Les responsables nationaux de la fédération française de football :

"Nous n'avons jamais été alerté et n'avons pas à nous en mêler"

La commission de sécurité :

"On craignait surtout la violence"

Face à l'ex-préfet, la colère gronde.

En parlant des victimes et de leurs familles, l'ex-préfet n'aura pas été entendu. Les victimes ont quitté la salle lassées de voir chacun se dérober.

Étrangement, le public ne s'est toujours pas pressé au procès. Celui qui est là, muselé par la loi du silence imposée par les débats, a besoin de laisser soudain exploser son émotion.

Elles expliquent, qu'elles n'en peuvent plus de les voir se rejeter la balle. On en a assez des cours de droit, on veut la vérité!" Des témoignages bouleversants, L'insupportable douleur des victimes.

Pendant deux semaines, le procès de Furiani s'était cantonné aux plans technique et administratif. Avant que commencent les plaidoiries qui devraient durer une semaine, les victimes ont fait des témoignages insoutenables de douleur.

Une femme crie : "Pour moi, ce sont tous des assassins !" et elle sort en pleurs.

Paul C., blanc de rage dans son fauteuil lance :

" Je remercie le gang des fossoyeurs. Et tout ce cinéma que vous nous avez fait ! Des cours de droit! Mais moi, je peux vous donner des cours de médecine. Je voudrais vous faire partager mes nuits. Que personne ne baisse les yeux ! Je ne sais plus quoi dire, j'ai trop de dégout. Vous m'auriez connu avant le 5 mai, moi je vous aurais appris ce qu'est un homme."

Simone v. a dû annoncer a ses jeunes enfants la mort de leur père. Elle ne se repent pas de n'avoir su le dissuader d'aller au stade. "Eux, ils ne se sentent pas coupable ! Je pensais que ce procès me mettrait du baume au coeur. Je crois que j'en sortirais encore plus désespérée!"